« L'image qu'on a du monde ! »
The Last Reportage
L'événement ne nous parvient plus qu'à travers un écran, dans une pièce, à des milliers de kilomètres de l'endroit où il a lieu. J'ai donc déplacé le poste du reporter. Je ne photographie pas l'événement — je photographie la fenêtre par laquelle il nous arrive. Le reportage d'un reportage.
Car cette fenêtre, nous ne l'avons pas choisie neutre. Ce qu'elle déverse penche : le drame y occupe presque toute la place, le malheur du monde y entre en continu, jusque chez celui que rien, dans sa vie, ne menace. À force de tout voir, nous nous croyons en danger partout — et nous gardons du monde une image plus sombre que le monde lui-même. Ce travail est aussi le constat de ce déséquilibre : dissoudre l'image, c'est refuser de la subir telle qu'on nous la sert. Mais refuser ne suffit pas. Si je rassemble les états du monde, c'est pour rendre au beau, à la joie, à ce qui s'élève, la place que la fenêtre leur retire. Non pour mentir sur le réel — il y a de la douleur, et elle a droit d'être vue — mais pour rétablir une proportion. Montrer qu'un concert, un visage qui rit, un geste de solidarité sont aussi des événements, et qu'ils valent qu'on s'arrête devant eux le temps qu'il faut. Contre la sur-exposition du pire, opposer l'attention à ce qui mérite d'être gardé.
Ce déplacement n'est pas un renoncement, c'est une fidélité. Il dit la vérité de notre condition : entre le monde et nous s'est glissée une couche d'images, et c'est avec cette couche, et non avec le monde, que nous passons nos soirées. Photographier l'écran plutôt que la rue, c'est photographier le seul réel que nous touchons vraiment.
Reste alors une question, qui est tout le sujet : que reste-t-il du monde quand on le regarde à travers ? Ces images répondent à leur manière. L'événement, en traversant la fenêtre, perd ses contours. Il devient lueur, trace, apparition. Ce que l'on tenait pour la transmission la plus fidèle se révèle la plus spectrale. Et l'on ne sait plus toujours distinguer ce qui eut lieu de ce qui fut seulement fabriqué pour l'écran — un fantôme qu'on fait danser vaut alors une foule qui marche. C'est exactement ce flou-là, entre le réel et son spectre, que nous habitons sans le voir.
Ce travail ne fait que commencer. Il prendra le monde tel que l'écran nous le donne, dans tous ses états : le grave et le dérisoire, la douleur de l'actualité, la beauté qui s'y glisse, et les imaginaires que nous fabriquons pour la supporter.
Car la fenêtre ne montre pas que des faits — elle montre aussi nos rêves, nos fictions, nos morts ressuscités. Rassembler ces états en une même série, c'est dresser le portrait non pas du monde, mais de l'image que nous en gardons. La seule, au fond, avec laquelle nous vivons.
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